Depuis un an, j’ai une tâche sur la manche de mon trench. Du chocolat je crois.
Depuis un an, je suis allée au cinéma une cinquantaine de fois, j’ai dîné au restaurant un peu plus encore. J’ai dansé, bu, fumé, pleuré, couru, nagé, dormi.
Mais la tâche, je ne l’ai jamais nettoyée.
Chaque matin, depuis qu’il fait à nouveau froid, je la regarde quand je suis dans le métro et je sens l’angoisse monter. Puis j’oublie et la journée suit son cours.
Petit à petit, une vulgaire tâche est devenue le symbole de ma vie.
Une vie de plaisirs autant que d’angoisses. Une vie pour de faux, dans l’attente de la sanction finale.
Chaque jour, à repousser ce qui me gêne, comme si ça n’existait pas. Parce que je dois me faire du bien à tout prix. Parce que j’ai toujours fonctionné comme ça, sauf qu’avant je n’avais même pas à me préoccuper d’être bien car toutes les conditions étaient réunies pour que ce soit le cas. Merci Maman et Mamy mais c’est tout de même un peu le bordel maintenant.
J’ai toujours avancé en contournant les résistances, en fermant les yeux sur ce qui m’aurait permis d’avancer.
Ce soir, en sortant du cinéma, une fille s’avance avec un micro et nous demande quel film nous avons vu. Il esquive mais je ne sais pas trop pourquoi, je reviens sur mes pas et réponds, parle comme j’imagine que cela se fait, premier degré en plein, en m’imaginant déjà de quoi j’aurais l’air à la télé. Sauf que la deuxième question est bizarre, alors je lève la tête et remarque qu’il n’y a pas de caméra. Le groupe est mort de rire. Je ris aussi. Et pourtant, j’ai vraiment honte. Pas tant d’avoir marché que d’avoir été fausse. Alors je parle beaucoup pour dire n’importe quoi, pour qu’il ne me demande surtout pas ce qu’il m’a pris de parler comme ça.
Et je sais évidemment que ça n’a aucune importance, que c’est même plutôt drôle. J’y peux rien c’est mon narcissisme qui ne connait pas de limites.
Mais revenons à la tâche. Qui pourrait tout aussi bien être la cigarette que j’ai taxée à mon “manager” aujourd’hui, la glace que j’ai mangée la semaine dernière ou la méchanceté que j’ai dite à ma mère. La tâche c’est LA culpabilité.
La mienne a cela de particulier qu’elle se manifeste avant même que l’acte soit commis. Je sais que c’est mal mais je dois quand même le faire, telle est ma devise.
Sauf que demain matin en me levant, la première chose que je ferai, c’est nettoyer la tâche.
Objectif modeste mais j’aurais tout aussi bien pu commencer par allumer mon ordinateur, comme chaque matin, tout en sachant que ça, c’est vraiment pas bien.